2017/03/01

Costume historique - une blouse Belle Epoque, première partie

La première création en costume historique de l'année date en fait de 2016. elle attendait sagement dans la queue des nombreuses choses en attente de publication !
Corsage croisé,1893
Corsage croisé - La Mode llustrée, 16 avril 1893

La blouse est une pièce que je voulais de longue date ajouter à ma garde-robe Belle Epoque. J'ai profité de ce nouvel épisode dans mon Projet Grosses Manches pour me replonger dans mes livres.
On rembobine un peu : qu'est-ce que c'est que cette blouse ?

La blouse, la chemisette, le plastron et le costume-tailleur

Je mets tout de suite de côté les appellations modernes : je n'ai pas trouvé une seule fois le terme "chemisier" dans les textes. Ca, c'est fait.
Dans les années 1890, on parle de "blouse", de "corsage-blouse" vers 1898, et vers 1893, plus souvent de "chemisette". La chemisette, c'est une pièce de vêtement faite pour remplir une encolure ou une ouverture de corsage. On en trouve dès le début du XIXème siècle - par exemple ici à gauche, pour ajouter des manches et couvrir le décolleté d'une robe d'inspiration 1825.
Sortie Empire et Restauration
J'ai une tête pas possible sur toutes les photos de ce jour-là, soyez indulgents, merci ! ^^
Quand la "chemisette" revient dans les années 1890, on retrouve cette idée de remplir, couvrir un espace laissé libre par le reste de la tenue : la chemisette vient compléter une autre nouveauté de la période, le costume-tailleur. Ne croyez pas ceux qui essaient de vous faire croire que c'est une invention de Coco Chanel - le tailleur, avec sa jupe et sa veste, inspiré des costumes d'hommes et réalisé par des... tailleurs, c'est bien dès la fin du XIXème qu'il pointe son nez.
Costumes pour dames de 1892
La Mode Illustrée, juillet et septembre 1892
Costume de voyage avec gilet et paletot (g.) - Costume-tailleur (dr.)
Comme la veste ne ferme pas toujours bord à bord devant, on a besoin d'un petit quelque chose pour éviter de flasher son corset à tous ses voisins de tram - parmi les solutions retenues, il y a le gilet ou le plastron, le faux gilet qui est en fait attaché à la veste, et la chemisette/blouse.
Robe avec jaquette et chemisette, 1892
La Mode Illustrée, 1er mai 1892 - Robe avec jaquette et chemisette (mil.)

Chemisette de la robe avec jaquette, 1892
... et juste la chemisette sans la jaquette par-dessus !

Chemisette pour jaquette ouverte
Et pour simplifier les choses, quand on est rendu-e-s en 1898, c'est le plastron qu'on appelle "chemisette", et la chemisette on l'appelle "blouse".
La Mode Illustrée, 7 août 1898
On relève parfois aussi l'appellation de "corsage-blouse". Par endroits c'est équivalent à blouse, parfois c'est un corsage de forme blousante - la précision et les termes de mode, c'est toujours tout un poème.

Mix and Match à la plage

En parallèle, les magazines de mode découvrent le mix'n match :
"N'est-ce pas qu'elle est charmante cette mode nouvelle, qui défend au corsage d'être pareil à la jupe ? [...] Rien n'empêchera d'ailleurs d'avoir plusieurs corsages pour la même jupe, et c'est là même un des plus précieux avantages de la mode nouvelle. On pourra varier ainsi la toilette sans grande dépense et lui donner à volonté plus ou moins d'élégance."
La Mode Illustrée, 10 juillet 1892

"Jamais, vous entendez bien, Mesdames, jamais on n’a porté autant de corsages disparates qu’en ce moment; et jamais cette mode, qui compte déjà plusieurs années d’existence et dont on annonce la fin à chaque saison nouvelle, n’a été plus vivace et plus triomphante."
La Mode Illustrée, 28 juin 1898
On n'a pas vraiment changé d'avis sur la question depuis : avoir trois hauts différents pour un même bas, c'est vachement pratique.
Corsages, 1898
Plusieurs corsages habillés - notez la jupe unie
La Mode Illustrée, 25 décembre 1898
Pourquoi c'est pratique ? Parce que c'est moins cher qu'avoir trois tenues différentes - l'argument récurrent de La Mode Illustrée, c'est de permettre à ses lectrices de bien s'habiller (i.e. comme Mme ProutProutEnChef), à moindre frais - pour mémoire, la revue se revendique en 1890 d'être tirée à 100 000 exemplaires, on vise un large public. La blouse désassortie de la jupe, c'est un style qui se démocratise facilement, c'est accessible à toutes les bourses.
En plus, il est plus facile d'ajuster un haut et une jupe séparés, sans se préoccuper de créer une tenue complète, qu'une robe d'une pièce. Le prêt-à-porter en profite au passage - une massification de la production permettant elle aussi de réduire les coûts, et de rendre ce type de vêtement accessible au plus grand nombre.
Blouses, catalogue des Grands Magasins du Louvre, 1895
Catalogue des Grands Magasins du Louvre, été 1895, via Galliéra

Les corsages et jupes désassortis, c'est aussi pratique parce que ça prend moins de place dans une valise. L'élégante qui va prendre l'air au bord de la mer, dans une station thermale, qui profite d'un réseau de chemin de fer de plus en plus étendu, et contribue à l'essor du tourisme, apprécie de ne pas se trimballer vingt-cinq robes différentes.
La costume-tailleur, qui a commencé sa vie dans la mode comme tenue de voyage, tenue informelle, solide et confortable, se retrouve porté plus largement :
"Sa solidité, son porter facile et commode, en un mot, toutes les qualités pratiques qui le caractérisent, en font le costume de voyage par excellence. [...] Ce costume-tailleur, considéré autrefois comme très négligé, se porte aujourd'hui en toutes circonstances; il est admis comme toilette de promenade, de visites, et même la tolérance est telle, qu'il domine dans l'assistance des messes de mariage. [...] Vous ajoutez à ces premiers avantages, ceux de la mode précieuse entre toutes des corsages disparate".
La Mode Illustrée, 31 juillet 1898
Le texte continue ensuite en expliquant quelle blouse porter avec la jupe-tailleur pour être au mieux suivant les activités et les moments de la journée.
Bon, on sent quand même que ça défrise un peu notre chroniqueuse, des costumes-tailleurs à une *messe* de *mariage*, juste ciel ! Pour un peu, ce serait le leggin de l'époque :
"Les corsages disparates seront moins en faveur ; on les conservera certainement encore, car on ne saurait s'en passer, mais plutôt pour les costumes négligés ; dans les toilettes parées, jupes et corsages devront être assortis."
La Mode Illustrée, 13 mars 1898
Quand même, hein !
C'est que la blouse se situe à la limite entre vêtement de dessus et vêtement de dessous. La chemisette du début du siècle est un vêtement de dessous que l'on distingue partiellement. En 1895, comme on le voit sur la planche de catalogue plus haut, les blouses sont vendues avec la lingerie - à laquelle elles peuvent se rattacher par la matière (batiste, linon...) ou par la décoration :
"La façon invariablement adoptée pour ces blouses, relève du genre lingerie : on les raye en long de petits plis cousus espacés régulièrement, ou groupés par trois ou par cinq."
La Mode Illustée
, 26 juin 1898

Un vêtement sportif

Le succès du costume tailleur et de la blouse est intimement lié au succès grandissant du sport - tennis et bicyclette en particulier.
"Le costume lawn-tennis se compose d'une jupe paysanne, c'est-à-dire toute ronde, rasant terre tout au plus, et d'un corsage dont la façon peut varier, mais qui doit être avant tout suffisamment lâche et flottant pour laisser les mouvements parfaitement libres. La tunique moujik, paraissant répondre à cette condition essentielle, a été adoptée cet été avec un grand empressement; d’autant plus que la nouveauté lui donne une incontestable supériorité sur toutes les anciennes formes classiques de corsages. Néanmoins, on fait aussi beaucoup de jaquettes-blouses, avec empiècement carré, de corsages coulisses, serrés à la taille par une ceinture. Ou bien encore la petite veste croisée légèrement cintrée dans le dos et droite par devant, dont les revers s’ouvrent sur une chemisette de toile empesée à col droit, avec cravate à la colin. La chemise russe est également fort commode et tout a fait conforme à la mode actuelle: on peut l'agrémenter de broderies de même style, que l’on exécutera facilement soi—même."
La Mode Illustrée, 3 juillet 1892
Au côté pratique pour la constitution de la garde-robe, on ajoute l'argument de l'aisance. La blouse, justement parce qu'elle blouse, offre plus de liberté de mouvement qu'un corsage parfaitement ajusté.
J'ajouterais personnellement qu'au niveau thermique, laisser un peu d'air entre les épaisseurs de vêtements, ça permet de mieux réguler sas température. Pratique pour une activité où on s'échauffe un peu.
Jeune femme à vélo, années 1890/></div><br />
<br />
LMI 29 mai 1898<br />
Jeune femme à vélo, années 1890, National Library of New Zealand
Et puis le sport, ça salit. Poussière, transpiration... les blouses en coton et autres tissus lavables sont particulièrement recommandées :
"Jusqu'à présent, la flanelle et le drap très léger [...] avaient été les étoffes exclusivement consacrées [au costume de tennis]. Voici que, cette année, les tissus de coton [...] leur font une sérieuse concurrence. [...] Moins chaudes que les lainages même les plus légers, ces étoffes ont en outre le grand avantage de prendre moins la poussière et de se nettoyer plus facilement ; elles ne nécessitent pas l'intervention du teinturier, car [elles] sont assez grand teint pour braver impunément l'eau et le savon, voire même une lessive plus compliquée et plus savante."
La Mode Illustrée,
3 juillet 1892
Costume de bicyclette
Deux costumes de bicyclistes - La Mode Illustrée, 13 mars 1898

La naissance d'une mode

Sur toute l'année 1892, on trouve quatre blouses ou corsage-blouse parmi les gravures de la Mode Illustrée. L'année suivante, il y en a 9, et pas mal de choses simplement étiquettées "corsages" qui sont en fait du même type de vêtement. En 1898 on approche la quinzaine, et le costume-tailleur est mentionnée presque chaque semaine dans la chronique mode.
... et l'image nous est restée, la jupe de laine et la blouse claire sont, dans l'imaginaire collectif, définitivement associées à la mode féminine des années 1900. Pas complètement à tort d'ailleurs.
Photographie de rue, années 1900
Deux photographies d'Edward Linley Sambourne, années 1900, via The Library Time Machine
Comme souvent avec les articles de cette série, la théorie est déjà bien longue, je vais donc garder la mise en pratique pour un second billet - qui sera je l'espère un poil plus rapide à écrire.

Pour ne pas manquer le prochain épisode et recevoir régulièrement le résumé de ce qui se passe sur le blog et à l'atelier, pensez à vous inscrire à la newsletter :

6 commentaires:

  1. <3 Ah j'adore quand la Mode Illustrée parle de "mode nouvelle", j'ai l'impression d'avoir lu les mêmes réflexions sur le "mix'n'match" dans les numéros de 1880. ^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est intéressant ça - je n'ai pas réussi à me replonger aussi longuement dans mes magazines des années 1880 pour comparer. Par contre, sur la fin de ma période (1898), on ne trouve plus du tout l'idée que c'est une "nouvelle" mode, c'est bien présenté comme une tendance établie de longue date. Du coup je me poste la question du pourquoi ce changement de perspective... ?

      Supprimer
  2. J'ai envie de me replonger dedans du coup je vais vérifier ça (parce que c'est peut-être une fausse impression) et je te redirai.

    RépondreSupprimer
  3. Bonjour j adore aussi cette période. Reproduire un patron de cette période ne pose t il pas de'probleme avec les tailles d aujourd hui? Corinne

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y avait des gens de différentes morphologies en 1895 aussi. J'ai plutôt légèrement rétréci le patron de ma blouse (patron ancien, comme je disais dans la suite de cet article), et j'ai récemment fait un corset d'après patron de 1907 pour une femme pas particulièrement mince, qui n'a presque pas eu besoin de retouches.
      Il n'y a pas de tailles "d'aujourd'hui" plus que "d'hier", en fait.

      Supprimer